mardi 9 février 2010

Quand on est photoreporter à Paris dans les années 1930, que l'on est juif, gauchiste, exilé de Hongrie puis d'Allemagne, quand on est polyglotte, beau et charmeur, que l'on a des papiers plus ou moins en règle, et qu'il est difficile de vendre ses clichés, et bien on a peut-être intérêt à ne pas s'appeler Endre Ernő Friedmann, mais plutôt Robert Capa. Alors on devient américain, mondain, et élégant. Et on a une complice, une égérie allemande, belle, libre et inventive, elle s'appelle Gerda Taro, et elle aurait pu être une autre Lee Miller, plus passionnée et plus politique, si elle avait survécu à la Guerre civile espagnole, plutôt que d'être la première photographe tuée au combat. Ensuite, seul au monde, on multiplie les aventures, en pensant à la femme qui avait refusé de vous épouser, on aime une des plus belles actrices de Hollywood, et on se noie dans l'alcool au bar du Raphaël ou celui du Ritz en compagnie d'Ernest Hemingway, et on continue à être le plus grand reporter d'images de son temps. Enfin, on meurt bêtement en marchant sur une mine en Indochine.


Gerda Taro et Robert Capa, Paris, 1936, par Fred Stein


Alors, que les choses soient claires, il n'est jamais anodin d'inviter une inconnue à boire un verre dans un palace parisien. Surtout quand on n'en a pas les moyens.



jeudi 4 février 2010

dans les montagnes de l'Attique et du Péloponnèse on la disait soeur de Cratos, de Bia et de Zelos, puissance, force et ardeur, et l'on guettait sa présence et sa venue, et l'on cherchait ses faveurs, en toutes occasions guerrières

sans elle, ni la liberté, ni la culture grecques n'avaient d'avenir, sans elle, la Cité, perdue et défaite, disparaîtrait sous le joug étranger, dans l'esclavage, la déportation et la mort

et comme on aimait voir sur les enfants qui naissaient à Argos, Sparte, Athènes et Corinthes, les signes de sa présence rassurante, les rues se peuplaient de petits Νικηφόρος, Νικομήδης, Νικοδῆμος, Νικομάχος, et de petites Φερενίκη, Βερενίκη, Ευνίκη

c'est toi, aujourd'hui, l'annonciatrice de la Victoire, porteuse et messagère de notre liberté





mardi 26 janvier 2010

L'effet papillon vous connaissez tous et toutes. Il a été chanté, il a donné lieu à de multiples fictions et a inspiré nombre d'artistes... et ce n'est pas terminé. Je connais même des lecteurs et des lectrices de ce blog qui l'ont expérimenté de près! Si, si, j'ai des noms... Mais l'effet Gaspard, ça vous dit quelque chose ?

Dès le XVe siècle, les meilleurs marins portugais avaient compris que les vents de l'hémisphère nord formaient une boucle tournant vers la droite, mais qu'au-delà de l'équateur, le sens des vents dominants s'inversait. C'est Bartolomeu Dias, celui qui le premier doubla le Cap de Bonne-Espérance, qui eut l'idée que ces vents formaient également une boucle, mais tournant vers la gauche.

Et bien c'est ça l'effet Gaspard, cet effet de tourbillon qui change de sens selon les hémisphères et qui est lié au fait que l'observateur se situe dans un référentiel en rotation. Il doit son nom à M. Gaspard Gustave de Coriolis. On parle aussi de la force de Coriolis, mais c'est abusif !




Ah, au fait, l'effet Gaspard peut aussi être lié à un abus de champagne. Pour toute expérimentation, les volontaires sont prié(e)s d'avoir le pied marin et un sérieux grain de folie.


vendredi 22 janvier 2010

En 1979, Eugène Ruiguidel et Gilles Gahinet remportaient la Transat en double, entre Le Havre et Bahia, en devançant de 5 minutes et 42 secondes le duo Éric Tabarly-Marc Pajot. Pour eux deux, c'est la gloire. Et puis, Ruiguidel se lasse de la célébrité et, en 1985, il laisse tout tomber, préférant vivre pauvre plutôt que soumis aux sponsors et à la loi médiatique. Depuis, il joue les anarcho-gauchistes dans différents combats, notamment contre le nucléaire.

Avant lui, Bernard Moitessier avait ouvert la voie. Concurrent de la première course autour du monde, en solitaire et sans escale, le Golden Globe, en 1968, il renonce à couper la ligne d'arrivée, alors qu'il est en tête. Il envoie paitre toute la presse et les organisateurs et continue, toujours sans escale, jusqu'en Polynésie. Il choisit finalement de s'installer sur l'atoll d'Ahe, avec la femme dont il aura un enfant. Loin de s'enfermer dans son paradis, il passe son temps à essayer de changer le monde, en commençant par celui qui l'entoure. Avec peu de succès, mais sans varier.

Il y a des hommes qui ne se laissent pas troubler.




Moi, tout au contraire, j'ai été franchement ému quand elle m'a choisi pour être celui qui, le premier, la sodomiserait. C'est mon côté sentimental.


Image: © gaspard_des_nuits@yahoo.fr



lundi 18 janvier 2010

Je l'attendais à l'intérieur, et elle à l'extérieur. Alors, quand nous nous sommes trouvés, forcément, elle était glaciale. Rude début pour une première rencontre. Et son visage et ses propos me semblaient durs et secs, rien à voir avec le sourire espiègle que j'avais vu en photo.

Et puis, ce silence de deux ou trois secondes, peut-être davantage. Comme d'habitude, ça semble une éternité. Les mots qui ne viennent pas, et le malaise qui s'installe au lieu de la complicité. Le silence n'est supportable qu'avec des personnes vraiment très proches.

Il a fallu se raccrocher aux branches du banal et du conventionnel. Son boulot et le mien nous ont procuré assez de sujets d'échange pour que l'atmosphère se réchauffe. Et la conversation s'est emballée. Et les Hollandais en ont pris pour leur grade, et les serveurs nous ont bien fait rire. Et puis je me suis surpris à perdre mon regard dans ses yeux gris-bleus. Je ne lui trouvais plus du tout le visage dur.

À la fin de la soirée, je connaissais tout de son enfance difficile, de ses relations avec son frère, de son rejet de sa mère. Nos lèvres se sont approchées à la station Opéra, et à cet instant le silence était tout à fait supportable. Elle est descendue et j'ai poursuivi ma route.





jeudi 14 janvier 2010

Elle nous regarde avec son air le plus espiègle. "Vous êtes beaux nus tous les deux, mais pourquoi je suis la seule à avoir gardé mes chaussures ?"

Ses chaussures, ses bas et un porte-jarretelles. Parce qu'elle a aimé être désirée ainsi, parce qu'elle savait que nous aimerions cela pour mêler nos trois corps, sans distinction ni frontières, sans tabous ni interdits, sans considération de genres.


Image: © gaspard_des_nuits@yahoo.fr


Pourquoi le fait de prendre sa bite à lui dans ma bouche, a-t-il produit pour conséquence de l'aimer encore plus elle ?




mardi 12 janvier 2010

il y avait la lumière de l'hiver et il y avait ton corps nu, dans un appartement blafard et sans mobilier,

il y avait des fleurs fanées, et lui qui saisit la matière et l'esprit qui l'anime,

et son oeil et son désir ont enregistré l'aura glaciale et dure de ton immanence charnelle





mardi 5 janvier 2010

C'est une ferme isolée, à l'extrémité nord de l'île de Jura. Je ne sais pas si Barnhill est vraiment le lieu idéal pour écrire, mais c'est là que George Orwell a achevé le manuscrit de 1984. La maison existe toujours, il faut suivre le chemin qui part du hameau de Ardlussa, en logeant la côte sur environ cinq miles.

La plupart des habitants de l'île - même pas 200 - vivent dans le petit village de Craighouse, beaucoup plus au sud. C'est là aussi qu'est située la distillerie qui fabrique l'un des whiskies écossais les plus renommés. Avec un peu de chance, et si vous n'avez pas froid aux yeux, les villageois vous le feront goûter tel qu'ils le boivent, brut après 12 années de tonneau et sans l'ajout d'eau qui permet d'ajuster le degré alcoolique. C'est ce whisky que consomme le principal protagoniste du Petit Bleu de la Côte Ouest, le polar mythique de Jean-Patrick Manchette.

En 1994, l'île de Jura servit de cadre à un happening anarcho-situationniste délicieusement provocateur organisé par Bill Drummond et Jimmy Cauty, deux musiciens doués, qui avaient notamment formé The KLF, un groupe de techno-acid-house précurseur. The KLF leur avait fait gagner suffisamment d'argent pour leur permettre de prendre une pseudo retraite musicale. En 1993, ils créèrent la K Foundation, avec pour objectif de réintroduire un peu de subversion dans un monde artistique dominé par le fric. Le 23 août 1994, ils brûlèrent l'essentiel de ce qu'il restait de leurs gains, et tout le capital de la fondation, soit environ un million de livres sterling. Une caméra enregistrait la scène qui fut éditée sous le titre : Watch The K Foundation Burn A Million Quid.

Pour votre information, il faut un peu plus d'une heure pour flamber cette somme, en jetant les billets de 50 livres un à un dans le brasier, et en s'y mettant à deux. La BBC en a fait un documentaire.



Ça n’aurait probablement pas déplu à Orwell et Manchette. Les deux protagonistes n'ont jamais publiquement regretté leur acte, même s'il semblent aujourd'hui avoir quelques interrogations sur leurs motivations du moment. Allez, je vous sers un verre ?

Image: jb.puig (licence Creative Commons, Flickr.com)





mercredi 30 décembre 2009

Elle attendait que mon regard croisât le sien. "Vous lisez Georges Bataille !" Nous sommes trois dans le compartiment entre Nevers et Paris : elle, l'homme qui l'accompagne et moi, qui tient entre les mains une réimpression récente de L'Érotisme. Impossible de nier: oui je lis ce pervers débauché, auquel Sartre avait recommandé une psychanalyse.

Elle me fait face, elle doit avoir entre 55 et 60 ans. C'était il y a quinze ans. "Je l'ai bien connu à Orléans, je travaillais avec lui à la bibliothèque. Je savais qu'il était un peu célèbre. Mais il ne voulait pas me parler de ses livres, il disait qu'ils n'étaient pas pour une jeune fille comme moi."

Et elle n'a jamais transgressé l'interdit ? Jamais goûté au plaisir particulier du sacrilège tel que le définit Bataille ? Celui que je suppose son mari se croit obligé d'ajouter: "Il s'agit d'érotisme, pas de pornographie." Ben oui, c'est sûr mon vieux.



La grande prêtresse de l'orgone, elle, a bien saisi que l'érotisme est perversité. La transgression n'abolit pas l'interdit, et si la jouissance qu'elle procure balaie le sommaire des relations conventionnelles, elle révèle aussi l'éphémère de la vie.

Et pendant que sa pisse coule sur mon visage, pendant que le goût qu'elle donne à mon existence prend une saveur toute particulière, j'entrevois à mon tour l'expérience ultime de la rencontre avec la vraie femme, celle qui ne se contente pas de rester en vie. J'entrevois à mon tour, le bleu du ciel.



mardi 22 décembre 2009

et faire de ces nuits une parenthèse d'heures indécises,
abandonner toute conscience au basculement des corps
effacer toute mémoire du détail

pour ne garder de nous que le goût et la saveur de l'autre


Image: © gaspard_des_nuits@yahoo.fr