jeudi 18 février 2010

Vous passez des heures sur internet à organiser vos rencontres. Retenir l'attention, séduire, donner envie, créer le désir. Et le soir convenu, vous entrez dans un café, convenu lui aussi. Le café est bondé, pas une place n'est libre, la clientèle se bouscule au comptoir, et tout ce monde et la musique font un boucan d'enfer. Vous ne la trouvez pas. Vous empoignez votre téléphone portable et sortez. Vous l'apercevez sur le trottoir, face au café, accrochée à une cigarette.

Vous échangez vos premiers regards. Vous êtes congelé et vous proposez de trouver refuge au plus vite dans un lieu plus calme et bien chauffé. Vous vous asseyez, en dépit des mises en garde du serveur qui préfère les dîneurs aux buveurs. Vous commandez chacun un verre de vin rouge, un Chilien et un Bordeaux. La conversation peine à s'emballer. "Je ne suis pas une bavarde, tu sais." Vous ne saviez pas, mais ça vous rassure. "Et puis je viens de passer une nuit blanche à bosser." Vous vous réjouissez intérieurement de n'être pas le seul à qui cela arrive. Vous convenez de dîner ailleurs. Au Delaville, sur les grands boulevards. Et la soirée passe et vous l'embrassez devant l'entrée du métro Strasbourg Saint Denis, et vous aimez sentir son corps se serrer contre le vôtre, et son sexe et le vôtre se chercher à travers les vêtements. Mais, c'était l'accord, la soirée s'arrête là.

Vous pressez le pas dans le froid pour rentrer au chaud. Au tout début de la rue du Faubourg Saint Denis, vous l'apercevez, un plan dans les mains, visiblement paumée. De grands yeux bleus et des mèches blondes qui s'échappent du bonnet. Vous avez bu et vous l'abordez avec un grand sourire: "Vous avez l'air perdu mademoiselle. Que cherchez-vous ?" Vous réalisez qu'elle n'a rien compris, sauf que vous pouviez l'aider. Elle vous montre un plan et vous dit en anglais qu'elle cherche son hôtel. Vous lui expliquez que c'est juste à cent mètres, à côté de la Porte Saint Martin, ici c'est la Porte Saint Denis. Oui, il y en a deux, l'une à côté de l'autre, c'est pour piéger les jolies touristes. Vous connaissez bien son accent. "Lei è italiana ?" "Si, da Ravenna". Vous lui proposez de l'accompagner jusqu'à son hôtel. Elle semble ravie et vous explique qu'elle est venue passer un weekend prolongé, que c'est son premier séjour à Paris, qu'elle est venue voir une amie qui habite tout près mais ne peut pas l'héberger. Vous avez déniché une bavarde qui ne parle que l'Italien.

Devant son hôtel, elle vous propose un verre dans le café en face. Vous avez déjà assez bu mais vous acceptez. Elle s'appelle Angelica et elle est serveuse dans un restaurant. Et vous aimez l'écouter et vous noyer dans ses yeux ou dans votre verre, vous ne savez plus trop. Et vous n'avez jamais parlé l'Italien aussi couramment. Vous échangez vos numéros de portables et vous promettez de vous revoir avant son départ.

Après mûre réflexion vous renoncez à maudire internet. Vous êtes heureux qu'il y ait internet et encore plus heureux qu'il y ait aussi de l'imprévu.





mardi 9 février 2010

Quand on est photoreporter à Paris dans les années 1930, que l'on est juif, gauchiste, exilé de Hongrie puis d'Allemagne, quand on est polyglotte, beau et charmeur, que l'on a des papiers plus ou moins en règle, et qu'il est difficile de vendre ses clichés, et bien on a peut-être intérêt à ne pas s'appeler Endre Ernő Friedmann, mais plutôt Robert Capa. Alors on devient américain, mondain, et élégant. Et on a une complice, une égérie allemande, belle, libre et inventive, elle s'appelle Gerda Taro, et elle aurait pu être une autre Lee Miller, plus passionnée et plus politique, si elle avait survécu à la Guerre civile espagnole, plutôt que d'être la première photographe tuée au combat. Ensuite, seul au monde, on multiplie les aventures, en pensant à la femme qui avait refusé de vous épouser, on aime une des plus belles actrices de Hollywood, et on se noie dans l'alcool au bar du Raphaël ou celui du Ritz en compagnie d'Ernest Hemingway, et on continue à être le plus grand reporter d'images de son temps. Enfin, on meurt bêtement en marchant sur une mine en Indochine.


Gerda Taro et Robert Capa, Paris, 1936, par Fred Stein


Alors, que les choses soient claires, il n'est jamais anodin d'inviter une inconnue à boire un verre dans un palace parisien. Surtout quand on n'en a pas les moyens.



jeudi 4 février 2010

dans les montagnes de l'Attique et du Péloponnèse on la disait soeur de Cratos, de Bia et de Zelos, puissance, force et ardeur, et l'on guettait sa présence et sa venue, et l'on cherchait ses faveurs, en toutes occasions guerrières

sans elle, ni la liberté, ni la culture grecques n'avaient d'avenir, sans elle, la Cité, perdue et défaite, disparaîtrait sous le joug étranger, dans l'esclavage, la déportation et la mort

et comme on aimait voir sur les enfants qui naissaient à Argos, Sparte, Athènes et Corinthes, les signes de sa présence rassurante, les rues se peuplaient de petits Νικηφόρος, Νικομήδης, Νικοδῆμος, Νικομάχος, et de petites Φερενίκη, Βερενίκη, Ευνίκη

c'est toi, aujourd'hui, l'annonciatrice de la Victoire, porteuse et messagère de notre liberté